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La Touraine, jardin de la France

Écrit par : Nicolas Raduget
  • © J. Damase - CRT Centre-Val de Loire
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  • © Gillard et Vincent - CRT Centre-Val de Loire

La Touraine, jardin de la France

Écrit par : Nicolas Raduget
Les caractéristiques horticoles et maraîchères de la Touraine lui valent le surnom quelque peu convenu de « jardin de la France ». Bien que toute l’ancienne province bénéficie de cette appellation, ses sols sont variés et inégaux et le jardin correspond moins aux plateaux de la Gâtine tourangelle qu’aux terres ligériennes plus favorables du Véron ou des Varennes. Géographiquement, le jardin en question est donc plutôt une enclave au sein de l’Indre-et-Loire et donc, plus largement, du Val de Loire.

Le premier usage avéré de l’expression date de la fin du XVème siècle. En 1477, sous le règne de Louis XI, un humaniste italien, Francesco Florio, est le premier à ainsi qualifier la Touraine. Il l’évoque en effet comme étant le « Franciae viridarium », autrement dit le verger de la France, caractérisé par la douceur du climat, la pureté des eaux et la fertilité du sol, favorisant la culture des céréales et de la vigne. Il fait également l’éloge des poires de Bon-Chrétien en estimant qu’elles donnent « une idée de la bonté des fruits du paradis terrestre ». Plus célèbre encore, car inévitablement reprise par les dépliants touristiques contemporains, la phrase que Rabelais fait dire à Panurge : « le français est ma langue maternelle, car je suis né et ay esté nourry jeune au jardin de France : c’est Touraine ». C’est probablement le premier emploi en français de l’expression.

L’endroit est souvent vanté comme un jardin d’Éden dans la littérature. Si, parmi d’autres auteurs, le poète Vincent Voiture choisit cette voie en vantant Tours comme « le Paradis de la Terre » à Mademoiselle de Rambouillet le 8 janvier 1638, l’œuvre la plus significative émane du moine Martin Marteau qui publie en 1661 Le paradis délicieux de la Touraine. Aux XVIIème-XVIIIème siècles, toutes les allusions à la future Indre-et-Loire renvoie au jardin et aux délices de la France. Elles s’accompagnent de références à l’alimentation, et en particulier aux fruits, d’où l’emploi tout aussi courant de l’expression « verger de la France » à propos de ce petit territoire, reprise par exemple dans le dictionnaire de Géographie élémentaire moderne et ancienne de Buache de la Neuville en 1772. Le produit alimentaire est même davantage mis en avant que le paysage. D’une manière générale, les fruits et légumes de la contrée jouissent d’une belle réputation, au point que Mirabeau, en 1759, place la Touraine en tête des provinces potagères françaises. Avec l’ouverture du canal de Briare, en 1642, les melons de Langeais, notamment, atteignent le marché parisien où ils sont considérés comme les meilleurs pendant près d’un siècle.

Le mythe est un héritage de la présence royale sur ces terres à la Renaissance et du commerce fluvial, qui, en plus d’entretenir une vogue de légumes rares et luxueux recherchés sur les grandes tables, permettait l’exportation de fruits et légumes de Touraine, à commencer par des melons et des pruneaux, en passant par des cultures plus insolites, comme la graine d’oignon et la réglisse de Bourgueil (Dion, 1934). Ces dernières s’exportaient ensuite hors de la province, bien après le départ de la cour. En effet, dès la fin de l’époque moderne, ce jardin n’est plus seul, si tant est qu’il l’ait été un jour. Déjà les campagnes parisiennes, dont le savoir-faire horticole est reconnu, font de l’ombre à la Touraine au XVIIIème siècle, surtout en ce qui concerne les produits frais. Cela explique en partie le choix des producteurs tourangeaux d’exporter à cette époque des denrées peu périssables comme les pruneaux et autres fruits réduits en confitures. D’autres contrées, à l’instar du Vaucluse, briguent l’appellation de « jardin de la France » à l’époque contemporaine.

Pour autant, cette étiquette reste attachée à la Touraine alors qu’une concurrence plus ardue s’est mise en place, du fait de l’amélioration des techniques et des transports. Au XIXème siècle, avec la multiplication des imprimés et l’avènement de la presse, l’expression triomphe alors même que son emploi se justifie sans doute moins que jamais. C’est tout le paradoxe. Entre réalité et stéréotype, il est, depuis le XIXème siècle, un argument de valorisation économique autant qu’un slogan publicitaire. Son sens est détourné en fonction du discours ; tantôt il est un jardin d’apparat, tantôt un jardin nourricier. 

L’expression est omniprésente dans tous les domaines de la valorisation, qu’elle soit politique, économique ou culturelle. Au moment d’inaugurer « son » Exposition nationale en 1892, Tours revendique le « jardin de la France » comme la terre hospitalière par excellence, florissante par ses industries, son commerce, ses produits agricoles et vinicoles. Ce slogan fier contraste avec la réputation d’une Touraine molle que les organisateurs s’évertuent à dénoncer, et constitue l’image d’Epinal de la province. Chaque discours inaugural y fait référence, c’est encore le cas lors du lancement de la foire-exposition de Tours en 1921. Le « jardin de la France », à cette époque, accueille même un centre d’expérimentation d’arboriculture fruitière. L’ère industrielle permet aussi à certaines liqueurs, en 1883, ou conserves, en 1894, de se parer de l’expression prestigieuse.

Le tourisme s’en empare définitivement, des cartes postales aux dépliants. Sur les premières, au début du XXème siècle, des jeunes tourangelles en tenue typique vantent les rillettes et les vins de Touraine mais aussi les productions du « jardin de la France » qui, s’il n’est pas encore employé tel quel, est parfaitement symbolisé par une jeune fille tenant deux paniers opulents de légumes de Touraine. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le syndicat d’initiative de Tours fait imprimer un document promotionnel sobrement intitulé « Ce que la France et le Monde doivent à la Touraine, Jardin de la France ». La contrée est pourvue de châteaux immortels, sa terre est à la fois une « seconde Rome » et la capitale de la France, la radieuse aïeule des provinces françaises, l’acropole du beau langage, un décor nuptial où l’Histoire se marie à la Géographie, un reliquaire d’art, la patrie des Lettres, et enfin le sourire et le paradis de la France. Notons qu’à l’ère du régionalisme, les éditions du Jardin de la France servent également d’étendard au folkloriste Jacques-Marie Rougé et à l’avocat Hubert-Fillay, fondateur entre autres de l’Université Populaire de Blois. À Tours, les éditions Arrault se spécialisent également dans les publications régionalistes. En 1938, Henri Lemarié, dessinateur d’une carte gastronomique de la Touraine reprend tous les clichés liés au « jardin de la France », expression qu’il s’empresse d’intégrer dans le titre, entourant la rose des vents de son œuvre par des fleurs et des fruits. Le document, caricatural dans la représentation champêtre, représente avec humour des autochtones qui s’adonnent à la sieste ou des fromages qui sentent fort.       

Durant les « Trente glorieuses », Tours, avec Jean Royer à sa tête partir de 1959, accueille nombre de congrès dont les programmes prévoient souvent la découverte du vignoble. La Touraine met en avant ses capacités d’accueil pour tenter d’attirer des industriels et contenter des touristes. Ces derniers préfèrent néanmoins les visites de châteaux, les spectacles nocturnes et le reste du patrimoine bâti. La gastronomie n’apparaît qu’au quatrième rang dans une enquête sur les motifs de venue, conduite vers 1963. En outre, la promotion alimentaire recycle sans grande originalité des textes de l’entre-deux-guerres signés des écrivains Maurice Bedel ou Charles Gay, chantres du régionalisme local à son âge d’or. Pour lutter contre l’image unique du « pays des châteaux », des stratégies émergent tout de même. La mise en avant des restaurants et plus particulièrement des étoilés est un enjeu important pour les syndicats d’initiative. On pense notamment à Charles Barrier, distingué d’une troisième étoile au Michelin en 1968.       

Un autre aspect fondamental du « jardin », pour ne pas dire intrinsèque, est le lien avec la nature. Les acteurs de la Touraine touristique et politique aiment revendiquer son aspect bucolique pour charmer la clientèle étrangère, notamment anglaise, au risque d’en décevoir certains lors qu’ils découvrent les abords industriels de Tours. Au-delà du cadre purement local, d’autres dispositifs permettent de consolider cette image. Les stations vertes sont par exemple instituées en 1964 pour distinguer les destinations de loisirs et de vacances qui mettent l’accent sur les activités liées à la nature. Plusieurs communes tourangelles sont ainsi labellisées. Le préfet insiste alors pour que la mesure s’accompagne d’efforts de la part des commerces alimentaires pour vendre des « produits locaux, originaux, et de bonne qualité ». Des randonnées touristiques, incluant des dégustations à plusieurs étapes, s’organisent aussi progressivement, notamment dans la campagne chinonaise. De l’intérêt pour la nature et de la recherche d’une certaine qualité de vie découlent la valorisation du « terroir ». C’est encore à Chinon que s’organise, au début des années 1980, l’Association pour l’étude et la promotion du Jardin de la France, dénonçant une dégradation des produits. Elle s’intéresse aux productions abandonnées et de qualité, d’origine végétale ou animale, et à leur promotion nouvelle par l’éducation au goût et la publicité. Il s’agit d’effacer le cliché ou le caractère usurpé d’une expression que la contrée semble ne plus mériter, afin d’en faire profiter l’économie locale. Le mouvement regroupe des acteurs d’horizons divers, tous intéressés par l’alimentation au sens large, du sociologue Jean-Pierre Corbeau aux viticulteurs Pierre et Jacques Couly, en passant par l’exégète du goût Jacques Puisais.

Redorer le blason du jardin devient une ambition fréquente dans les années 1980. En définitive, le « jardin de la France » n’a jamais cessé d’être la véritable image de marque de la Touraine. Elle traverse les époques et résiste aux évolutions. Ceci étant dit, bien que le cliché soit entretenu jusqu’à l’heure actuelle, il n’est pas nécessairement ancré dans la mémoire collective, et n’a que peu d’écho au-delà des frontières régionales. Michel Sardou a beau mentionner les « jardins de Touraine » dans sa chanson Les deux écoles en 1984, la référence n’est pas fréquente. Toujours est-il que le mythe du « jardin de la France » se situe clairement au cœur de la construction identitaire tourangelle, faite d’humanisme et de douceur de vivre.

 

Nicolas Raduget

Docteur en Histoire, Université François-Rabelais, Tours

 

BIBLIOGRAPHIE

BUACHE DE LA NEUVILLE, Jean-Nicolas, Géographie élémentaire moderne et ancienne…, Tome Second, Paris, D’Houry, 1772.

DÉRIOZ, Pierre, et LEES, Christiane, Le jardin de la France au péril de la ville : place et évolution de l’activité agricole dans le « Grand Avignon », Bulletin de l’Association de géographes français, 71e année, n° 2, mars 1994, p. 170-180. 

DION, Roger, Le Val de Loire, étude de géographie régionale, Tours, Arrault et Cie, 1934, 752 p.

HUBERT-FILLAY, et ROUGÉ, Jacques-Marie, Trente ans de régionalisme, Blois, Jardin de la France, 1936, XVI-224 p.

MARTEAU, Martin, Le paradis délicieux de la Touraine, Paris, Louis de la Fosse, 1661.

QUELLIER, Florent, Des fruits et des hommes. L’arboriculture fruitière en Île-de-France (vers 1600-vers 1800), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2003, 471 p.

RABELAIS, François, Pantagruel : édition critique sur le texte de l’édition publiée à Lyon en 1542 par François Juste, Paris, Honoré Champion, 1997, 263 p.

RADUGET, Nicolas, Les acteurs et les voies de la mise en valeur du patrimoine alimentaire de la Touraine des années 1880 à 1990, thèse de doctorat d’Histoire (sous la direction de Jean-Pierre Williot), Université de Tours, 2015, Cinq volumes, 1063 p.

SALMON, André, « Description de la ville de Tours sous le règne de Louis XI par F. Florio », Mémoires de la société archéologique de Touraine, tome VII, 1855, p. 82-103.

VOITURE, Vincent, Les Œuvres, volume 1, Paris, Chize, 1691, 406 p.

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